Une loi avant le pays
En 1977, l’Érythrée n’existe pas comme État indépendant. Le territoire est rattaché à l’Éthiopie et une guerre de libération se déroule dans les montagnes, les plaines et les villes. Le Front populaire de libération de l’Érythrée, ou FPLE, contrôle des zones, déplace des hôpitaux, ouvre des écoles et organise une armée clandestine.
Cette année-là, il adopte aussi une loi du mariage. Le texte proclame le libre choix des partenaires, la monogamie et l’égalité des sexes. Il condamne la polygamie, le concubinage, les fiançailles d’enfants, l’imposition du veuvage, la dot et d’autres prestations matrimoniales. Les femmes obtiennent le droit d’engager un divorce et de faire valoir des droits sur les biens du couple et l’entretien des enfants.
Comment un mouvement qui ne possède ni capitale reconnue ni tribunaux ordinaires peut-il décider de ce qui se passe dans les familles ? La réponse n’est pas seulement féministe. En réécrivant le mariage, le maquis construit une société mobilisable, conteste l’autorité des anciens et prouve qu’il peut gouverner avant de vaincre.
Le mariage n’est pas une coutume unique
L’Érythrée réunit des populations tigrinya, tigre, saho, afar, bilen, kunama, nara, rashaida et d’autres groupes, de traditions chrétiennes, musulmanes et locales. Les pratiques matrimoniales diffèrent selon les régions, religions, classes et modes de subsistance. Elles ont également été transformées par les administrations ottomane, égyptienne, italienne, britannique et éthiopienne.
Avant 1977, il n’existe donc pas une seule « tradition érythréenne » que le Front pourrait abolir d’un trait. Des juridictions religieuses et coutumières organisent consentement, alliances, biens, divorce et filiation de façons diverses. Les familles élargies jouent souvent un rôle important dans le choix des conjoints et les échanges entre parentés.
La loi révolutionnaire simplifie cette pluralité pour désigner un adversaire : le mariage « féodal », défini comme suprématie masculine, arrangement coercitif et menace pour le bien-être des enfants. Ce vocabulaire marxiste-léniniste transforme des institutions hétérogènes en problème politique commun.
Il offre une force : les violences et inégalités ne peuvent plus se cacher derrière le mot coutume. Il comporte aussi un risque : traiter les sociétés locales comme un passé uniforme dont le Front seul incarnerait l’avenir.
La révolution commence par exiger le célibat
Au début, le FPLE ne répond pas aux relations amoureuses par une loi libérale. Il tente de les supprimer. Les combattants doivent être célibataires ; les rapports sexuels avec les civils, puis entre membres du Front, sont interdits. Le mouvement craint les grossesses, les jalousies, les loyautés familiales et tout ce qui pourrait détourner de la discipline militaire.
Cette politique devient intenable lorsque des femmes rejoignent massivement le Front et que des couples se forment. Selon l’anthropologue Victoria Bernal, la direction finit par reconnaître les relations au lieu de prétendre les abolir. La loi de 1977 transforme le mariage en union de deux individus libres, compatible avec la vie révolutionnaire.
Le retournement est remarquable : une organisation qui voulait retirer la sexualité du camp entreprend de la réglementer. Elle autorise les couples, rend des contraceptifs disponibles et refuse qu’une épouse non vierge soit répudiée. Les relations avant le mariage existent parmi les combattants malgré les normes des communautés d’origine.
La liberté reste toutefois subordonnée à la mission. Les époux vivent souvent dans des unités séparées, mangent et dorment collectivement, et peuvent se voir peu. Le couple est reconnu sans devenir le centre de la vie.
Les femmes combattantes rendent l’ancienne règle impossible
À la fin de la guerre, les femmes représentent environ 30 % des effectifs du FPLE, même si leur part dans les unités de première ligne est plus faible. Elles sont combattantes, mécaniciennes, médecins, infirmières, enseignantes, administratrices et opératrices radio. Cette participation contredit matériellement l’idée qu’elles doivent rester sous tutelle domestique.
Le Front a besoin de leur travail et de leur engagement. Promettre l’égalité n’est donc pas un supplément moral ; c’est une condition de mobilisation. Une femme qui risque sa vie dans une unité accepte difficilement qu’un mariage arrangé ou un mari puisse décider seul de son avenir.
La rhétorique révolutionnaire présente parfois la combattante comme l’équivalent du combattant masculin. Bernal souligne la limite de cette égalité : elle valorise les femmes lorsqu’elles adoptent la disponibilité, la dureté et la discipline définies par l’organisation. Les tâches de soin, la grossesse et les désirs privés deviennent des problèmes à gérer.
Le nouveau mariage ouvre un espace réel. Il ne remet pas nécessairement en cause la définition masculine de la révolution.
Le consentement retire un pouvoir aux familles
Le principe du libre choix vise les unions imposées et les fiançailles d’enfants. Il déplace l’autorité de la parenté vers les deux personnes concernées. Dans les zones administrées par le FPLE, un comité ou une structure du Front peut enregistrer l’union et arbitrer les conflits.
Ce déplacement est plus profond qu’une modification de formulaire. Un mariage organise souvent terres, bétail, travail, alliances et héritage. Interdire les prestations matrimoniales ou la dot touche à la circulation des richesses entre familles. Autoriser une veuve à se remarier sans ingérence conteste la capacité de la parenté du défunt à contrôler sa vie et parfois ses biens.
Les jeunes couples peuvent trouver dans le Front un recours contre leurs aînés. Inversement, l’organisation politique devient le nouvel arbitre intime. La liberté à l’égard de la famille s’accompagne d’une dépendance envers l’administration révolutionnaire.
Un maquis n’est pas un espace sans État. Il fabrique des actes, des autorités, des sanctions et des recours. La loi du mariage permet de voir ce gouvernement en train de naître.
La monogamie devient un principe révolutionnaire
Le texte abolit la polygamie et le concubinage. Il présente la monogamie comme fondement d’une union démocratique entre partenaires égaux. Cette règle protège certaines femmes contre la multiplication unilatérale des unions et clarifie les obligations économiques.
Elle entre cependant en tension avec des interprétations religieuses et des pratiques reconnues dans certaines communautés musulmanes. Le Front, soucieux de réunir musulmans et chrétiens, doit éviter de faire de la réforme une attaque contre une foi. Il formule donc la question dans le langage de l’égalité nationale et de la lutte contre le féodalisme.
L’application ne peut être uniforme. Les zones contrôlées changent avec la guerre ; les structures locales négocient ; les populations civiles n’ont pas toutes la même proximité avec le mouvement. Une proclamation de 1977 ne transforme pas instantanément chaque union.
La loi est à la fois norme pratiquée, horizon pédagogique et déclaration de souveraineté. Mesurer son effet suppose de distinguer ces trois fonctions.
Le divorce devient une affaire de biens
Permettre à une femme de demander le divorce ne suffit pas si partir signifie perdre maison, récolte et enfants. La loi prévoit qu’elle conserve les biens possédés avant le mariage et que les biens conjugaux soient partagés selon des règles d’accord. Le père doit contribuer à l’entretien des enfants confiés à la mère, en argent ou en nature, par exemple en travaillant une parcelle destinée à leur subsistance.
Ces dispositions traduisent l’égalité en ressources. Elles reconnaissent implicitement que le travail des femmes contribue au patrimoine commun, même lorsqu’il n’est pas payé. Elles donnent aussi aux autorités du Front un rôle d’appel lorsque les parties ne s’entendent pas.
Sur le terrain, évaluer la propriété est difficile. Qui possède une terre attribuée à la famille ? Comment partager du bétail dispersé ou une récolte future ? Que vaut une règle écrite lorsque l’un des époux se trouve au front ? Les décisions doivent composer avec les institutions villageoises et l’économie de guerre.
La radicalité du texte se juge donc moins à sa perfection qu’aux litiges qu’il rend pensables. Une épouse peut désormais formuler sa demande comme un droit et non seulement comme une faveur familiale.
Le Front marie des individus, puis les rend au collectif
Le modèle officiel imagine deux sujets autonomes qui choisissent leur union. La vie du maquis limite pourtant leur autonomie quotidienne. Les affectations, les déplacements et les priorités militaires décident souvent où les conjoints vivent. La loyauté au Front doit l’emporter sur la famille d’origine comme sur le couple.
Cette tension permet de comprendre pourquoi la loi est à la fois émancipatrice et disciplinaire. Elle libère l’individu de certaines contraintes parentales afin de le rendre disponible à une collectivité révolutionnaire. Le mouvement ne souhaite pas forcément créer un domaine privé protégé de la politique ; il souhaite former de nouveaux citoyens-combattants.
Les cérémonies simples et l’égalité affichée s’opposent aux dépenses et négociations prolongées. Elles correspondent à une organisation qui valorise austérité, sacrifice et unité nationale. L’amour peut être reconnu à condition de ne pas devenir une puissance concurrente.
L’expression « mariage libre » prend ainsi deux sens : libre du choix des familles, mais pas libre des exigences de la guerre.
Une école de gouvernement
Dans les zones libérées, le FPLE met en place des assemblées locales, des campagnes d’alphabétisation, des services sanitaires, une réforme foncière et des tribunaux. La loi familiale s’insère dans cette administration. Elle forme des cadres capables de tenir des dossiers, entendre des parties et imposer une décision.
Le mouvement apprend en gouvernant. Il doit traduire une idéologie générale en solutions concrètes : âge minimal, consentement, preuve d’une union, garde des enfants, partage de biens. Chaque mariage enregistré affirme que l’autorité du Front vaut davantage que celle de l’État éthiopien sur ce territoire.
La population n’est pas seulement bénéficiaire de droits. Elle devient la preuve qu’un autre État fonctionne déjà. C’est un mécanisme classique des mouvements de libération, mais rarement observé depuis la chambre conjugale.
L’indépendance de 1991, puis la reconnaissance internationale en 1993, ne créent donc pas l’administration à partir de rien. Elles nationalisent en partie les institutions et les habitudes forgées pendant la guerre.
Après l’indépendance, la révolution entre dans les codes
Le nouvel État érythréen conserve dans son droit des principes de consentement, d’âge minimal et d’égalité. Le Code civil transitoire modifié encadre le mariage civil et les effets patrimoniaux ; des juridictions religieuses continuent d’intervenir dans certaines affaires personnelles selon les communautés et les domaines reconnus.
Le cadre juridique contemporain est complexe, et son application ne se déduit pas du texte de 1977. Mariages précoces, pratiques coutumières, contraintes économiques et inégalités domestiques ne disparaissent pas parce qu’un code les condamne. Les données disponibles sont limitées par la fermeture politique du pays.
L’État indépendant mobilise par ailleurs femmes et hommes dans un service national devenu indéfini pour beaucoup. Les anciennes combattantes découvrent que leur prestige ne garantit ni pouvoir politique durable ni égalité dans la vie civile. Certaines normes de genre reviennent avec la démobilisation et la pression familiale.
L’héritage révolutionnaire demeure dans les lois et les mémoires, mais il coexiste avec un autoritarisme qui restreint les libertés que le Front prétendait autrefois créer.
Les anciennes combattantes ne rentrent pas simplement « chez elles »
Après la victoire, beaucoup de femmes doivent construire une vie civile sans emploi correspondant à leurs compétences militaires. Le mariage redevient pour certaines une nécessité économique ou sociale. Les familles peuvent attendre d’elles des rôles que la vie au Front avait suspendus.
Le statut de tegadelti, combattante, apporte respect et identité. Il peut aussi compliquer la recherche d’un conjoint dans une société où l’autonomie féminine est ambivalente. Bernal montre que la transition de « guerrières » à « épouses » n’est pas un retour naturel : c’est une nouvelle transformation politique.
La loi avait supposé que l’égalité gagnée au combat passerait dans la famille. En réalité, le maquis disposait de moyens particuliers pour imposer discipline, travail collectif et dépendance matérielle. Une fois ces conditions disparues, les rapports sociaux plus anciens ne s’effacent pas.
Cela ne rend pas la réforme vaine. Cela montre qu’un droit obtenu pendant une mobilisation doit être soutenu par des institutions civiles, des revenus et une participation politique pour survivre.
Une loi rude, pas une légende douce
Il serait facile de raconter l’épisode comme une fable progressiste : des combattantes libèrent le pays et l’amour. Ce serait édulcorer le sujet. Le FPLE punit, surveille et exige ; la guerre détruit des familles ; l’individu reste soumis à une organisation très hiérarchisée.
Mais l’excès inverse serait tout aussi faux. La loi ouvre réellement des possibilités : refuser une union, choisir un partenaire, divorcer, réclamer une part des biens, contester la tutelle des anciens. Pour des femmes et des jeunes hommes, ces droits changent le langage du possible.
Le texte ne naît pas d’une bienveillance abstraite. Il résulte de la présence des femmes dans la lutte, de relations que l’interdiction ne parvient pas à supprimer, du besoin de mobiliser les populations et de la volonté du Front de se comporter en gouvernement.
La révolution familiale est donc inséparable de la construction du pouvoir.
Ce que le mariage révèle de l’État
Comment un maquis sans État a-t-il réécrit le mariage ? En cessant précisément d’être seulement un maquis. Sur les territoires qu’il contrôle, le FPLE lève des ressources, éduque, soigne, juge et réglemente. Il affirme que la souveraineté commence avant le drapeau et qu’elle entre jusque dans la décision de vivre ensemble.
La loi de 1977 déplace l’autorité des familles vers le couple, mais aussi vers le Front. Elle émancipe et administre dans le même geste. Sa contradiction n’est pas un accident : elle appartient à tout pouvoir qui promet de libérer les individus en définissant la forme correcte de leur liberté.
L’Érythrée indépendante héritera des deux faces. Le consentement et l’égalité resteront des principes juridiques ; la discipline révolutionnaire deviendra une culture d’État. Entre les lignes de cette loi du mariage, on peut déjà lire la promesse et la dureté du pays à venir.
Petit lexique
- FPLE / EPLF : Front populaire de libération de l’Érythrée, principal mouvement vainqueur de la guerre d’indépendance ; EPLF est le sigle anglais.
- Tegadelti : combattante ou combattant de la lutte de libération, au singulier dans l’usage tigrinya ; les transcriptions varient.
- Zone libérée : territoire contrôlé et administré par un mouvement de libération avant la reconnaissance d’un État.
- Prestation matrimoniale : biens, argent ou services échangés entre familles à l’occasion d’un mariage.
- Monogamie : union conjugale avec une seule personne à la fois.
- Droit transitoire : ensemble de textes maintenus ou modifiés provisoirement lors d’un changement de régime.
Repères documentaires
- La loi du mariage de 1977 accompagne le programme et la constitution du FPLE. Elle vise consentement, monogamie, égalité, divorce, biens et entretien des enfants.
- Les travaux de Trish Silkin et Amrit Wilson, cités par les études ultérieures, constituent des sources majeures sur l’application de la réforme dans les zones libérées.
- Victoria Bernal analyse les relations, la sexualité et les contradictions vécues par les combattantes, puis leur difficile passage à la vie civile.
- Les rapports juridiques et de développement sur l’après-indépendance permettent de comparer les principes révolutionnaires aux codes et pratiques ultérieurs, sans supposer une continuité parfaite.
Sources
- Victoria Bernal, « From Warriors to Wives: Contradictions of Liberation and Development in Eritrea », Northeast African Studies, vol. 8, no 3, 2001 : https://sites.socsci.uci.edu/~vbernal/bio/Bernal-Warriors.pdf
- Institute for Development Policy and Management, Women and Agricultural Development in Eritrea, Report no 22, section 4.2 « Marriage Law » : https://opendata.uni-halle.de/bitstream/1981185920/109689/101/78110260X.pdf
- Commission d’enquête des Nations unies sur les droits de l’homme en Érythrée, rapport détaillé, chapitre IV, 2015 : https://www.ohchr.org/Documents/HRBodies/HRCouncil/CoIEritrea/A_HRC_29_CRP-1_Chapter_IV.pdf
- David Pool, From Guerrillas to Government: The Eritrean People’s Liberation Front, Ohio University Press, 2001.
- UK Department for International Development, Women’s Property and Use Rights in Personal Law, étude de l’Érythrée, 1998 : https://assets.publishing.service.gov.uk/media/57a08da6e5274a31e0001998/R6836ASA_US_1998.pdf