Un animal suspendu à quelques vallées
Dans les forêts d'altitude d'Anjouan et de Mohéli, une chauve-souris noire de grande taille dort à découvert dans les arbres. Ses ailes peuvent approcher un mètre et demi d'envergure. Son visage allongé rappelle celui d'un petit renard, d'où le nom anglais de flying fox. Aux Comores, on l'appelle roussette de Livingstone.
La roussette de Livingstone (Pteropus livingstonii) ne subsiste à l'état sauvage que sur deux îles de l'archipel des Comores : Anjouan et Mohéli. D'autres espèces de roussettes vivent dans l'océan Indien, notamment la roussette malgache (Pteropus rufus) à Nosy Be, mais elles n'appartiennent pas à la même espèce. Aucun groupe sauvage de roussettes de Livingstone n'est connu sur Grande Comore, Mayotte ou le continent africain. Une forêt abattue autour d'un dortoir peut donc supprimer une part mesurable de sa population mondiale.
Les deux populations sont séparées par la mer. Une roussette sait franchir des distances importantes, mais les échanges réguliers entre Anjouan et Mohéli ne sont pas démontrés comme s'il s'agissait d'une seule colonie mobile. Conserver les deux îles évite qu'un cyclone, une maladie ou une transformation locale n'emporte l'unique refuge de l'espèce.
Pourtant, le dernier bilan ne raconte pas seulement un effondrement. Des comptages réguliers réalisés entre 2016 et 2023 estiment environ 1 200 à 1 500 individus à Anjouan et 300 à 400 à Mohéli, sans tendance significative à la baisse sur Anjouan durant cette période. En 2025, l'UICN a reclassé l'espèce de « danger critique » à « en danger ». Comment protéger cette amélioration fragile sans confondre meilleures données et disparition du risque ?
Une roussette qui vole de jour
Pteropus livingstonii appartient aux grandes chauves-souris frugivores de l'Ancien Monde. Elle ne chasse pas les insectes par écholocation comme beaucoup de petites espèces. Elle s'oriente surtout grâce à sa vue et à son odorat, vole souvent de jour ou au crépuscule et recherche fruits, fleurs et nectar.
Ses yeux, son museau et ses oreilles produisent une silhouette peu conforme au vampire des histoires. Elle ne boit pas de sang. En mangeant des fruits et en transportant des graines, elle contribue à la régénération de la forêt. Le pollen déposé sur sa fourrure peut aussi relier des fleurs éloignées.
Il serait cependant imprudent d'attribuer à cette seule espèce toute la pollinisation des Comores. Les études documentent son régime et le rôle général des Pteropus, mais l'importance exacte pour chaque arbre local reste à mesurer. La roussette est à la fois actrice de la forêt et dépendante de grands arbres capables de porter des colonies.
Contrairement à certaines roussettes chassées pour leur viande, Livingstone n'est pas principalement menacée par la chasse selon les programmes de conservation. Son problème central est la disparition et la fragmentation de l'habitat.
Pourquoi ces arbres et pas les autres ?
Une étude conduite en 1998 a comparé quinze dortoirs à des sites apparemment disponibles mais inoccupés. Les colonies se trouvaient plus souvent près de l'eau, sur des pentes raides orientées au sud-est, dans des vallées protégées et sur certaines essences indigènes.
Cette géographie crée un microclimat. Le soleil du matin réchauffe les animaux, tandis que l'ombre de l'après-midi évite la chaleur excessive. Les versants encaissés réduisent le vent. Les grands arbres offrent une hauteur suffisante pour prendre son envol à une espèce lourde aux ailes longues.
À Anjouan, tous les dix-neuf dortoirs connus en 2023 se situaient au-dessus de 400 mètres, la plupart entre 600 et 1 000 mètres. À Mohéli, les sites connus commençaient plus bas, au-dessus d'environ 230 mètres. Ces chiffres décrivent les dortoirs découverts, pas une règle physiologique absolue.
La présence d'un dortoir varie aussi selon la saison. Les comptages retrouvent davantage d'animaux aux sites suivis pendant la saison humide. Ils peuvent se disperser vers des reposoirs temporaires ou inconnus pendant la saison sèche. Un arbre vide en juillet n'est donc pas nécessairement abandonné pour toujours.
Compter des ombres qui changent d'arbre
Les équipes arrivent avant le départ du soir ou observent le retour matinal. Elles comptent les silhouettes une à une, parfois depuis un versant opposé. Brouillard, feuillage et relief cachent des individus. Deux groupes peuvent se rejoindre en vol ; un même animal ne doit pas être compté deux fois.
Avant 2016, les campagnes utilisaient des périodes et méthodes différentes. Une somme de maximums observés pouvait surestimer la population si les roussettes changeaient de dortoir entre deux visites. À l'inverse, additionner seulement les animaux visibles sous-estimait les groupes dissimulés.
Le suivi biannuel standardisé de 2016 à 2023 a rendu les années plus comparables. Il a confirmé une forte saisonnalité et une relative stabilité sur Anjouan. Les auteurs donnent donc des fourchettes plutôt qu'un total exact : 1 200 à 1 500 pour Anjouan, 300 à 400 pour Mohéli.
Les observateurs locaux sont essentiels à cette continuité. Un protocole scientifique n'est utile que si des équipes peuvent retourner aux mêmes points, reconnaître les arbres et noter les changements de culture. La formation et l'emploi de compteurs comoriens réduisent la dépendance aux missions étrangères espacées et permettent d'interpréter un dortoir soudainement vide avant de conclure à une disparition.
Le passage de « danger critique » à « en danger » en 2025 repose en partie sur cette connaissance améliorée. Il ne signifie pas nécessairement que la population a récemment doublé. Le rapport 2025 de Dahari précise que le changement reflète surtout une estimation plus robuste d'une population globalement stable depuis 2012.
Une forêt mangée par morceaux
Anjouan est une île volcanique densément peuplée où la terre cultivable manque. Les familles défrichent pour planter bananiers, manioc, girofliers ou cultures vivrières et prélèvent du bois. Entre 1995 et 2014, environ 80 % de la forêt naturelle de l'île aurait disparu selon les analyses reprises par Dahari.
La perte de forêt ne touche pas seulement les roussettes. Elle accélère l'érosion, diminue la capacité des sols à retenir l'eau et envoie des sédiments vers les récifs. Sur une cinquantaine de rivières autrefois permanentes à Anjouan, une dizaine seulement couleraient encore toute l'année d'après l'organisation.
Accuser simplement les agriculteurs ignorerait les causes : pauvreté, manque de terres, inégalités d'accès et besoin immédiat de revenus. Un arbre ancien peut valoir davantage coupé aujourd'hui qu'une promesse abstraite de biodiversité demain. Une interdiction sans alternative déplace le coût de la conservation sur le propriétaire de la parcelle.
Les cyclones et glissements de terrain ajoutent un risque brutal. Une espèce concentrée dans quelques vallées peut perdre plusieurs dortoirs lors d'un seul événement. Le réchauffement pourrait aussi modifier température, pluies et floraison dans les hauteurs.
Payer pour laisser un arbre debout
Depuis 2015, l'organisation comorienne Dahari négocie des accords avec des propriétaires de dortoirs. Ceux-ci s'engagent à ne pas couper les grands arbres, ne pas défricher ou brûler la zone et favoriser la régénération. En échange, ils reçoivent un soutien agricole, du matériel, des semences, une formation ou un paiement.
L'idée paraît simple, mais elle soulève des questions. Qui possède réellement l'arbre ou la parcelle ? Quelle durée donne confiance aux deux parties ? Comment vérifier l'engagement sans transformer le fermier en suspect ? Que se passe-t-il si un cyclone détruit le dortoir ou si les chauves-souris déménagent ?
Le programme doit protéger plus que le point où les animaux dorment. Une colonie a besoin d'arbres fruitiers et florifères répartis dans le paysage, de corridors et de sites de repli. Les données GPS recueillies depuis 2019 ont précisément aidé à découvrir des aires d'alimentation et de nouveaux dortoirs.
Poser une balise sur une grande roussette reste difficile. Les animaux volent haut, voient les filets et fréquentent des pentes raides. Une balise doit être assez légère et se détacher sans blesser. Les trajets obtenus sont donc peu nombreux, mais ils changent la carte de la protection : une parcelle sans dortoir peut s'avérer indispensable parce qu'elle porte les arbres visités chaque nuit.
Le rapport 2025 de Dahari mentionne vingt-six dortoirs connus, vingt à Anjouan et six à Mohéli, dont sept bénéficiaient d'une protection. Ces nombres diffèrent légèrement de l'article scientifique arrêté en 2023 parce que de nouveaux sites ont été identifiés et que le statut d'occupation évolue. La différence illustre une recherche en cours, non une erreur.
Stable ne veut pas dire sauvé
Une population peut rester stable pendant huit ans tout en étant très vulnérable. Avec moins de deux mille individus estimés sur deux petites îles, une maladie, une succession de cyclones ou une accélération du défrichement aurait un impact mondial. Le classement « en danger » demeure l'une des catégories de menace les plus élevées.
Le suivi statistique ne détecte pas toujours une lente dégradation avant qu'elle affecte les effectifs. Les adultes peuvent survivre longtemps tandis que les arbres de remplacement disparaissent. Une forêt semble encore verte depuis le ciel tout en perdant les essences, la hauteur et la continuité nécessaires aux dortoirs.
La conservation en captivité offre une assurance limitée. Quelques établissements maintiennent des roussettes de Livingstone, mais une population captive ne remplace ni les interactions écologiques ni l'adaptation locale des groupes sauvages. Réintroduire un animal sans forêt disponible ne résout rien.
Le meilleur signe d'espoir est peut-être institutionnel : chercheurs comoriens, parcs nationaux, propriétaires et ONG ont produit un suivi durable plutôt qu'une mission unique. La connaissance devient assez fine pour savoir quelles parcelles négocier et quand compter.
Le modèle des accords reste toutefois en phase d'évaluation. Sept dortoirs protégés ne garantissent pas la conformité de chaque engagement ni la permanence des financements. Pour être durable, le paiement doit être prévisible, les règles comprises et les bénéfices compatibles avec l'agriculture. Publier aussi les échecs permettra de savoir si cette formule protège réellement plus de forêt qu'une interdiction classique.
Sauver la chauve-souris ou sa vallée ?
Comment sauver une roussette qui ne vit que sur deux îles ? En cessant de la considérer comme un objet isolé. Il faut protéger les arbres où elle dort, ceux où elle mange, l'eau qui traverse les vallées et les revenus des familles qui contrôlent concrètement le devenir de ces arbres.
La nouvelle catégorie de l'UICN apporte une bonne nouvelle mesurée : la population connue paraît plus nombreuse et plus stable qu'on ne le craignait. Elle apporte aussi une responsabilité. Maintenant que les dortoirs et les propriétaires sont mieux identifiés, perdre la forêt ne pourrait plus être attribué à l'ignorance.
Petit lexique
- Roussette : grande chauve-souris frugivore de la famille des ptéropodidés.
- Endémique : présent naturellement dans une aire géographique limitée et nulle part ailleurs.
- Dortoir : arbre ou groupe d'arbres où les chauves-souris se reposent.
- Fragmentation : division d'un habitat continu en petites parcelles isolées.
- Accord de conservation : engagement négocié donnant une contrepartie au propriétaire qui protège un habitat.
Sources
- Isabella Mandl et coll., « Seasonal trends and population status of the highly threatened Pteropus livingstonii », BMC Ecology and Evolution, 2024 : https://doi.org/10.1186/s12862-024-02241-y
- Elise F. Granek, « Conservation of Pteropus livingstonii based on roost site habitat characteristics », Biological Conservation, 2002 : https://doi.org/10.1016/S0006-3207(02)00093-9
- Daniel R. Sewall et coll., « A bat on the brink? A range-wide survey of Livingstone's fruit bat », Oryx, 2016 : https://doi.org/10.1017/S0030605315000228
- Dahari, Annual Report 2025 — statut, accords et dortoirs protégés : https://daharicomores.org/wp-content/uploads/2026/03/Annual_Report_Dahari_2025.pdf
- Bat Conservation International, « Rare Livingstone's Fruit Bat Downlisted by IUCN », 2025 : https://www.batcon.org/press/rare-livingstones-fruit-bat-downlisted-by-iucn/