À une douzaine de kilomètres au nord de Baidoa, en Somalie, des hommes se sont réunis pour un morceau de dent.

Le conflit avait commencé lorsque des pasteurs et leurs animaux avaient franchi la limite d’un pâturage utilisé par un autre groupe. Une dispute, des coups, puis une dent brisée. Dans une région où le poste de police le plus proche ne peut ni surveiller chaque puits ni accompagner chaque troupeau, l’affaire aurait pu devenir autre chose qu’une blessure : une offense à rendre, puis une réponse à cette réponse.

Des anciens des deux côtés ont parcouru dix à douze kilomètres. Ils ont écouté les versions, recherché la règle reconnue entre les groupes et fixé la réparation à cinq chameaux. Nabadon Mohamud, l’un des médiateurs interrogés en 2024 par le Programme des Nations unies pour le développement, énonce l’échelle qu’il applique : dix chameaux pour un pouce, cinquante pour un œil, cent pour une vie.

La dent n’a donc pas seulement été évaluée.

Elle a été empêchée de devenir un mort.

Mais lorsqu’un homme a effectivement été tué, que peuvent faire cent animaux ? Ils ne rendent ni sa voix ni sa respiration. Ils ne prouvent pas l’intention de celui qui a frappé. Ils sont rassemblés par des parents qui, pour la plupart, n’étaient pas présents. Et ils peuvent être reçus par des hommes qui ne sont pas ceux qui souffriront chaque matin de l’absence.

Pourtant, pendant des générations, cette dette mesurée en chameaux a permis à des groupes somali de continuer à partager des routes, des marchés, des puits et des pâturages après l’irréparable.

Cent chameaux peuvent-ils vraiment arrêter une vengeance ?

Le livre de la loi n’existe pas

On appelle xeer un ensemble de conventions coutumières somali. Le mot est souvent traduit par « droit coutumier », comme s’il désignait un code ancien dont il suffirait de retrouver les articles.

Il n’existe pourtant pas de livre unique du xeer.

Ses règles ont été transmises oralement, mémorisées par des anciens et éprouvées dans des affaires antérieures. Certaines obligations sont très largement reconnues : protéger le voyageur, répondre d’un tort commis par l’un des siens, respecter les lieux de pâturage et d’abreuvement, réparer l’homicide ou la blessure. D’autres appartiennent à un accord précis entre deux communautés. L’UNESCO distingue ainsi des principes communs, parfois nommés xeer guud, et des conventions particulières, xeer gaar.

Deux groupes qui devront continuer à se rencontrer ne demandent donc pas toujours : « Que dit la loi somalienne ? » Ils demandent aussi : « Quel xeer avons-nous l’un envers l’autre ? Qu’avons-nous accepté la dernière fois ? »

Cette souplesse explique la survie du système. Elle interdit également de présenter le chiffre de cent chameaux comme un tarif national immuable. Le sexe de la victime, les circonstances, la région, les alliances et l’accord entre les parties peuvent modifier la compensation. En ville, elle est fréquemment convertie en argent. Dans les espaces pastoraux, le chameau demeure à la fois un bien réel et une unité permettant de penser la dette.

Le nombre cent n’est donc pas le prix officiel d’un être humain.

C’est la forme la plus connue d’une promesse : si le sang coule, le responsable ne restera pas seul face à ceux qui le réclament.

Celui qui tue n’est pas le seul à devoir

La traduction arabe diya, le « prix du sang », est souvent employée dans les documents internationaux. En somali, la compensation est appelée mag. Mais le rouage essentiel n’est ni le mot ni l’animal. C’est le groupe payeur de mag.

Il ne faut pas l’imaginer comme un clan entier, immense et abstrait. Il s’agit généralement d’un ensemble de parents masculins reliés à un niveau plus proche de la lignée, assez nombreux pour réunir une compensation importante et assez liés pour pouvoir se demander des comptes. Ses membres acceptent de contribuer lorsque l’un d’eux cause une mort, une blessure ou certains autres torts. Ils reçoivent collectivement lorsqu’un des leurs est victime.

Cette obligation ressemble à une assurance, à une différence décisive près : on n’y adhère pas après avoir comparé des contrats. Elle naît de la parenté et de l’accord coutumier.

L’auteur d’un homicide peut être pauvre, avoir perdu ses animaux ou disparaître. Si toute la réparation dépendait de lui, la famille du mort ne posséderait qu’un débiteur insolvable et une colère intacte. Le groupe transforme un homme qui ne peut pas payer en une parenté qui le peut. Il garantit aussi que l’engagement survivra au départ ou à la mort de celui qui l’a provoqué.

Dans le règlement décrit près de Baidoa, les cent chameaux dus pour une vie peuvent être versés sur trois ans. Ils ne forment pas nécessairement un troupeau conduit en un matin devant la tente de la famille. Différentes qualités d’animaux entrent dans le compte ; des délais permettent de les rassembler ; la valeur peut circuler sous une autre forme.

Le troupeau du titre est donc visible.

Derrière lui marche une architecture de parents.

Pourquoi faire payer l’innocent ?

Pour un lecteur habitué au droit pénal, la première objection est immédiate : pourquoi l’oncle, le cousin ou le parent éloigné devrait-il céder une partie de son bétail pour un acte qu’il n’a pas commis ?

Parce que le danger n’est pas seulement individuel.

Dans une société pastorale où les hommes, les animaux et les familles se déplacent, un meurtre ne laisse pas toujours deux individus face à face. Il place deux groupes capables de se protéger et de riposter dans une relation nouvelle. Sans autorité qui impose partout une enquête, une arrestation et un jugement, les proches du mort peuvent chercher le responsable — ou un homme de son groupe. La cible s’élargit ; la riposte aussi. Un deuxième cadavre crée une deuxième obligation, désormais dirigée dans l’autre sens.

La responsabilité collective répond à cette menace collective. Les parents du responsable ont intérêt à le retenir avant l’acte, à le présenter après l’acte et à faire respecter l’accord, car son geste met leur bétail et leur sécurité en jeu. Les proches de la victime obtiennent en face d’eux autre chose qu’une personne isolée : des garants dont la parole engage des foyers, des troupeaux et des relations futures.

Le système ne dit pas que tous ont tué.

Il dit que tous devront empêcher ce meurtre de se multiplier.

Voilà ce que les cent chameaux achètent réellement : non la vie perdue, qui n’a pas d’équivalent, mais la renonciation à prendre une autre vie pour lui répondre.

Une audience sans salle d’audience

Le xeer n’opère pas par simple addition d’animaux. Une affaire doit d’abord devenir une parole que les deux côtés peuvent entendre.

Des anciens acceptables pour les parties se réunissent. Ils écoutent les récits, les témoins et les arguments. Ils recherchent les précédents et l’accord applicable. Leur autorité vient de leur connaissance des relations, de leur réputation de médiateurs et de la possibilité de faire accepter la décision par ceux qu’ils représentent. Le but est moins de faire triompher une argumentation que d’obtenir une solution dont chaque groupe garantira l’exécution.

La réunion sous un arbre ne doit cependant pas être confondue avec une scène immobile sortie d’un passé sans État. Les Somaliens vivent aujourd’hui au croisement de plusieurs ordres : tribunaux publics, principes de la charia, autorités locales, anciens et centres de règlement alternatif. La police peut intervenir pour interrompre une violence puis inviter les anciens à prévenir sa reprise. Une partie peut rechercher le forum qui lui paraît le plus accessible ou le plus favorable.

Si le xeer reste sollicité, c’est aussi pour des raisons très concrètes. Le tribunal peut être lointain, coûteux, lent ou peu compréhensible. L’ancien connaît les personnes, parle leur langue, se déplace et cherche un accord que le village pourra faire vivre le lendemain. Le PNUD rapportait en 2024 avoir travaillé avec plus d’une centaine de médiateurs locaux dans plusieurs régions de Somalie.

Le droit oral n’est donc pas seulement choisi parce qu’il serait « traditionnel ».

Il est parfois le seul droit capable d’arriver avant la prochaine vengeance.

Les chameaux ne sont pas une métaphore

Il serait tentant de transformer les animaux en symbole commode : le chameau représenterait la richesse, et l’histoire pourrait continuer sans lui.

Mais dans les régions pastorales, il donne à l’accord sa matière. Un chameau se reproduit, fournit du lait, traverse la sécheresse et peut être transmis. Le céder retire réellement une capacité au groupe qui paie et en donne une au groupe qui reçoit. La compensation n’est pas une phrase de regret ; elle modifie la distribution des moyens de vivre.

Le choix des animaux peut lui-même faire l’objet du règlement. Nabadon Mohamud mentionne trois catégories entrant dans les cent chameaux d’un homicide, avec des qualités et des lignées différentes. L’accord doit éviter qu’un troupeau apparemment complet ne soit composé d’animaux malades ou sans valeur comparable à ceux promis.

L’argent a pourtant pénétré le calcul. Des anciens interrogés par l’Organisation internationale de droit du développement expliquent que les réparations urbaines sont désormais souvent monétaires, tandis que les communautés rurales et nomades continuent à payer en chameaux. Même converti, le montant peut rester pensé en unités animales.

Le chameau n’est donc ni un folklore ajouté au tribunal ni la survivance intacte d’un autre âge.

Il est un instrument de mesure que le présent n’a pas entièrement remplacé.

La paix collective peut-elle effacer le coupable ?

Le mécanisme possède une efficacité redoutable : il ferme la dette entre deux groupes. C’est aussi là que son angle mort apparaît.

Lorsqu’une parenté paie pour l’acte de l’un des siens, l’auteur peut se dissoudre dans le collectif. La question « comment empêcher la prochaine attaque ? » reçoit une réponse ; la question « que doit cet homme à cette victime précise ? » peut rester ouverte. Une compensation acceptée par des représentants peut mettre fin à l’affaire sans produire l’enquête, la preuve, la défense et la peine individuelle attendues d’une juridiction pénale.

Cette différence ne rend pas le xeer inutile. Elle interdit de le présenter comme l’équivalent pittoresque d’un tribunal.

Le droit pénal cherche, au moins en principe, à établir une responsabilité personnelle au nom de la société. Le xeer cherche d’abord à réparer une relation rompue entre des groupes qui doivent continuer à coexister. Le premier peut condamner sans réconcilier. Le second peut réconcilier sans condamner.

Dans l’homicide, cette tension est déjà grave.

Dans les violences sexuelles, elle devient insoutenable.

Qui parle lorsque la victime ne siège pas ?

Les assemblées traditionnelles du xeer sont dominées par les hommes. Une femme peut être représentée par un parent masculin sans participer à la négociation qui décidera de la réponse à ce qu’elle a subi. La compensation peut être versée au groupe plutôt qu’à la survivante elle-même.

Un rapport des Nations unies sur les violences sexuelles en Somalie documente les conséquences les plus sévères de cette logique : des affaires refermées après paiement, des auteurs laissés libres, et, dans certains cas, des pressions exercées sur une survivante pour qu’elle épouse l’agresseur. L’accord restaure alors une relation entre familles au prix d’une nouvelle violence imposée à la personne.

Il ne suffit pas de dire que la coutume a été « mal appliquée ». Le problème vient de la question que le système est construit pour résoudre. Si l’objet principal est la paix entre groupes, ceux qui représentent les groupes détiennent la voix décisive. L’expérience individuelle de la victime risque de devenir l’un des éléments du compromis au lieu d’en être la limite.

La même inégalité touche les personnes déplacées et les membres de groupes minoritaires. Le xeer fonctionne d’autant mieux que deux parties possèdent des garants capables de négocier et de faire exécuter l’accord. Celui qui se trouve loin de sa parenté, ou dont le groupe est trop faible pour imposer la réciprocité, entre dans l’assemblée sans le principal outil du système.

La responsabilité collective protège puissamment celui qui appartient à un collectif puissant.

Elle protège beaucoup moins celui qui n’en a pas.

Peut-on garder la médiation sans garder l’exclusion ?

Depuis plusieurs années, des centres de règlement alternatif des différends essaient de répondre à cette question en Somalie. Ils ne suppriment pas les anciens et ne demandent pas aux habitants d’abandonner une procédure accessible au profit d’un tribunal inaccessible. Ils réunissent des praticiens du droit, des autorités religieuses, des médiateurs traditionnels et, davantage qu’auparavant, des femmes.

Quinze centres soutenus par l’Organisation internationale de droit du développement ont traité 2 988 affaires en 2022. La moitié des personnes venues demander justice étaient des femmes. Ces centres se concentrent sur les litiges civils et les infractions mineures ; les crimes complexes doivent être renvoyés aux tribunaux. Selon l’enquête menée auprès de leurs usagers, 93 % estimaient que l’accès à la justice s’était amélioré depuis l’ouverture du centre.

Ces résultats ne signifient pas que la contradiction est résolue. Les juridictions publiques manquent elles-mêmes de moyens, de proximité et parfois de confiance. Renvoyer une victime vers un tribunal qui ne peut pas la recevoir ne suffit pas à protéger ses droits. Et poser un panneau « centre alternatif » au-dessus d’une assemblée inchangée ne donne pas automatiquement une voix aux femmes, aux jeunes ou aux personnes déplacées.

L’expérience dessine néanmoins une voie : conserver la vitesse, la langue, la connaissance des liens et la capacité de réconciliation du xeer ; refuser qu’un accord coutumier referme un crime grave ou décide du sort d’une victime absente.

Il ne s’agit plus seulement d’écrire la coutume.

Il faut déterminer ce qu’aucun accord n’a le droit de négocier.

Alors, cent chameaux peuvent-ils arrêter une vengeance ?

Oui.

Ils le peuvent lorsque les parents du mort reconnaissent la règle, lorsque le groupe du responsable garantit le paiement et lorsque les anciens disposent encore de l’autorité nécessaire pour transformer l’acceptation des animaux en renoncement à la riposte.

Leur victoire est immense. Là où une mort pouvait autoriser la suivante, ils donnent une limite à ce qui n’en avait plus. Ils font contribuer ceux qui auraient été entraînés dans le conflit à sa fermeture. Ils remplacent un ennemi sans fin par une dette mesurable, un calendrier et une parole publique.

Mais les chameaux ne peuvent pas, à eux seuls, rendre justice.

Ils ne prouvent pas la culpabilité. Ils ne rendent pas sa place à une victime exclue de l’assemblée. Ils ne protègent pas également celui qui arrive sans parenté puissante. Ils peuvent acheter la paix entre deux groupes tout en laissant impayée la dette envers une personne.

Le xeer sait donc accomplir quelque chose que le tribunal échoue parfois à faire : permettre aux adversaires de vivre encore ensemble. Le tribunal porte une exigence que le compromis collectif peut oublier : personne ne devrait être réduit au rôle qu’un représentant lui attribue.

Cent chameaux peuvent arrêter la vengeance.

Lorsqu’ils traversent le camp, il faut encore demander qui a eu le droit de dire que justice était faite.


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