Un compte africain ouvert dans les livres français

Le franc CFA d’Afrique centrale circule au Cameroun, au Gabon, au Tchad, en République centrafricaine, en République du Congo et en Guinée équatoriale. Les billets portent le nom de la Banque des États de l’Afrique centrale, la BEAC. La politique monétaire est décidée à Yaoundé. Pourtant, une partie essentielle du mécanisme se trouve encore au Trésor français.

Il s’agit du compte d’opérations. La BEAC y dépose au moins la moitié des avoirs extérieurs nets de la zone. En échange, la France garantit une convertibilité illimitée du franc CFA vers l’euro à la parité fixe de 655,957 francs pour un euro.

Ce dispositif est souvent raconté de deux manières incompatibles : un coffre où Paris confisquerait l’argent africain, ou une simple assurance technique sans conséquence politique. Ni l’une ni l’autre ne suffit. Les fonds restent la propriété de la BEAC et sont rémunérés. Mais leur centralisation, la garantie et la présence française dans les organes monétaires forment bien une architecture de souveraineté partagée, héritée de la décolonisation.

Deux francs CFA que le débat confond

Le sigle CFA désigne deux monnaies distinctes. Le XOF est émis par la BCEAO pour huit États d’Afrique de l’Ouest. Le XAF est émis par la BEAC pour les six États de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, la CEMAC. Ils ont la même parité avec l’euro, mais ne sont pas librement interchangeables.

Cette distinction est devenue décisive en 2019. Les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine ont réformé leur coopération avec la France. Leur compte d’opérations a été fermé, leurs réserves transférées à la BCEAO et les représentants français retirés des organes de décision. Le projet de rebaptiser le XOF « eco » n’a cependant pas encore abouti.

En Afrique centrale, le dispositif ancien demeure. Les états financiers 2025 de la BEAC indiquent encore qu’au moins 50 % des avoirs extérieurs nets sont déposés au compte d’opérations. Affirmer que « les réserves du franc CFA ne sont plus en France » est donc vrai pour la BCEAO, faux pour la BEAC.

Ce que contient réellement le compte d’opérations

Ce n’est pas une pile de billets saisie aux États. Lorsqu’un exportateur de pétrole gabonais ou camerounais reçoit des dollars, une partie des devises du système bancaire est cédée à la banque centrale selon la réglementation des changes. La BEAC gère ensuite ses réserves sous différentes formes : dépôts, titres et comptes auprès de correspondants.

La convention prévoit qu’une proportion minimale des avoirs extérieurs nets soit placée auprès du Trésor français. Le compte est libellé en euros et rémunéré selon des références liées aux taux de la Banque centrale européenne. Les avoirs excédant l’obligation peuvent être gérés ailleurs, notamment via un compte spécial de nivellement ou des portefeuilles de marché.

La BEAC publie désormais un rapport annuel de contrôle du compte. Celui de 2025 permet de constater que le mécanisme n’est ni imaginaire ni entièrement clandestin. L’opacité se situe plutôt dans sa faible lisibilité publique : peu de citoyens savent distinguer réserves brutes, avoirs nets, compte garanti et placements libres.

La garantie française a-t-elle déjà servi ?

La France promet d’avancer les devises nécessaires si la BEAC épuise ses réserves et si le compte devient débiteur. Cette faculté rend théoriquement impossible une pénurie d’euros tant que l’accord est respecté. Elle soutient la crédibilité de la parité fixe.

Mais la garantie n’est pas un guichet sans conditions. Les statuts et conventions prévoient des mécanismes d’alerte lorsque la couverture extérieure se dégrade : relèvement des taux, restriction du crédit, ajustement budgétaire ou renforcement du rapatriement des devises. Le système cherche précisément à éviter que le Trésor français doive payer.

Dans la pratique récente, les réserves de la CEMAC sont restées positives. La valeur de la garantie tient donc moins aux euros effectivement avancés qu’à la confiance qu’elle procure aux banques et aux investisseurs.

Une assurance peut être puissante même sans sinistre. Elle influence les politiques adoptées pour que le sinistre ne survienne jamais.

Paris décide-t-il des taux de la BEAC ?

La France ne fixe pas seule le taux directeur. Le Comité de politique monétaire de la BEAC vote les décisions. Chaque État membre participe aux institutions régionales et le gouverneur est africain.

La coopération française n’est toutefois pas extérieure à ces organes. Selon la Banque de France, la France désigne deux administrateurs au conseil d’administration et deux membres du Comité de politique monétaire, comme chacun des six États de la CEMAC. Cette présence est l’une des différences majeures avec l’UEMOA réformée.

Ses défenseurs rappellent que la garantie crée une responsabilité pour le budget français et justifie une place dans la surveillance du système. Ses opposants répondent qu’un garant extérieur ne devrait pas participer aux choix monétaires de pays souverains.

La question n’est donc pas de savoir si Paris gouverne seul la BEAC. Elle est de mesurer le pouvoir d’un partenaire qui offre la devise d’ancrage, héberge une part des réserves et siège dans les instances.

La stabilité obtenue a-t-elle un prix ?

La parité fixe réduit le risque de change avec la zone euro. Elle facilite les importations, les transferts et certains investissements. L’inflation a souvent été plus contenue dans les zones CFA que dans plusieurs économies africaines à monnaie flottante. Pour les épargnants, cette stabilité n’est pas abstraite : elle protège la valeur nominale des revenus.

L’ancrage impose aussi une discipline. Si l’euro s’apprécie, le franc CFA monte avec lui face à d’autres monnaies, même si les exportateurs d’Afrique centrale auraient besoin d’un taux plus faible. La BEAC ne peut dévaluer ou modifier seule la parité sans une décision politique coordonnée et une information des institutions européennes.

Une même politique monétaire doit enfin convenir à six économies différentes. Un pays pétrolier excédentaire et un pays en crise sécuritaire peuvent avoir des besoins opposés. La stabilité de l’ensemble peut conduire à resserrer le crédit là où l’activité aurait besoin d’oxygène.

La garantie élimine un risque de change ; elle ne supprime pas les arbitrages, elle les déplace.

Les réserves financent-elles le budget français ?

Le compte se trouve au Trésor, ce qui nourrit l’idée que la France utiliserait gratuitement les devises africaines. Les documents comptables nuancent fortement cette image. Les sommes sont une dette du Trésor envers la BEAC, elles figurent dans les comptes, portent intérêt et restent mobilisables selon la convention.

Comme tout dépositaire, la France dispose temporairement des fonds inscrits à son passif. Mais elle doit restituer leur valeur et honorer la convertibilité. Il ne s’agit donc pas d’une taxe ni d’un transfert définitif de propriété.

Le débat sérieux porte sur le coût d’opportunité. La BEAC pourrait-elle obtenir un meilleur rendement ou une diversification plus sûre en gérant davantage de réserves elle-même ? Quel prix attribuer à la garantie de change fournie en contrepartie ? Les rapports indiquent les taux et les soldes, mais ne publient pas toujours une comparaison complète avec des stratégies alternatives.

Sans ce calcul, le mot « gratuit » est aussi fragile que le mot « confiscation ».

Le pétrole échappe-t-il au système ?

Les économies de la CEMAC exportent pétrole, gaz, bois et minerais. Une partie des recettes peut demeurer longtemps sur des comptes étrangers, notamment pour financer des opérations, rembourser des prêts ou provisionner le démantèlement des sites extractifs.

Depuis la réglementation des changes de 2018-2019, la BEAC exige davantage de rapatriements. Elle négocie avec les compagnies pétrolières et minières le traitement de leurs comptes en devises. En 2026, elle a encore annoncé un relèvement progressif du taux de rapatriement applicable au secteur extractif.

Ce conflit montre une ironie du débat. Les réserves officiellement centralisées au Trésor français sont contrôlées et auditées, tandis qu’une autre partie de la richesse régionale peut rester dans des banques commerciales hors de la zone par le jeu des contrats d’extraction.

La souveraineté monétaire ne consiste pas seulement à déplacer un compte de Paris à Yaoundé. Elle consiste d’abord à capter les devises que les exportations produisent.

Une dévaluation peut-elle être décidée en secret ?

En janvier 1994, les deux francs CFA sont dévalués de 50 % après des années de crise. Pour beaucoup de citoyens, l’annonce brutale reste la preuve que la stabilité peut se terminer par une décision prise au-dessus d’eux. Les importations doublent immédiatement de prix en monnaie locale.

Aujourd’hui, une modification de parité exigerait une décision commune des États et de la France. Depuis le passage à l’euro, l’Union européenne doit être informée et peut intervenir si la nature ou la portée de l’accord change. Une dévaluation n’est donc pas le geste solitaire d’un fonctionnaire français.

Le risque politique réside plutôt dans la concentration de la décision. Les parlements nationaux et le public disposent de peu de prise sur les négociations avant qu’elles soient conclues. Le taux est présenté comme intangible jusqu’au jour où sa défense devient trop coûteuse.

La stabilité crédible et le débat démocratique ne devraient pourtant pas être incompatibles.

Le compte d’opérations est-il indispensable au taux fixe ?

L’exemple ouest-africain démontre que non. L’UEMOA a supprimé son compte tout en conservant la parité avec l’euro et la garantie française. La centralisation au Trésor n’est donc pas la seule technique possible.

L’Afrique centrale pourrait fermer le compte, rapatrier les réserves et négocier une nouvelle forme de garantie. Elle pourrait aussi maintenir la parité sans garantie française, à condition de disposer de réserves suffisantes et d’une politique budgétaire crédible. Enfin, elle pourrait choisir un panier de monnaies ou un taux plus flexible.

Chaque option redistribuerait les risques. Plus d’autonomie donnerait davantage de latitude, mais exposerait aussi les gouvernements aux conséquences directes d’une mauvaise gestion. Conserver le système protège contre certains chocs tout en perpétuant une dépendance institutionnelle.

La réforme ne se réduit donc pas à retirer un drapeau d’un conseil d’administration. Elle exige de décider qui absorbe la prochaine crise de change.

Ce qui devrait être rendu public

La BEAC publie ses états financiers, les conventions et les rapports de contrôle. C’est une base précieuse. Pour transformer la transparence comptable en débat citoyen, elle pourrait présenter chaque année un tableau simple : montant placé au compte d’opérations, rendement obtenu, coût estimé de la garantie, placements alternatifs et droits de vote exercés par chaque représentant.

Les scénarios de réforme devraient être chiffrés de la même manière. Combien de réserves faudrait-il pour maintenir la parité sans la France ? Quel serait le coût d’une couverture de marché ? Quels secteurs gagneraient ou perdraient avec un taux flexible ?

Le secret du franc CFA d’Afrique centrale n’est pas que Paris posséderait les billets. C’est qu’un accord présenté comme purement technique distribue encore trois pouvoirs politiques : garder les réserves, garantir leur conversion et participer à la décision.

Tant que ces pouvoirs ne sont pas expliqués avec leurs bénéfices et leurs coûts, chacun pourra projeter sur le compte d’opérations soit un pillage absolu, soit une neutralité qui n’existe pas.

Petit lexique

  • Avoirs extérieurs nets : réserves en devises diminuées de certains engagements extérieurs de la banque centrale.
  • BEAC : banque centrale émettant le franc CFA d’Afrique centrale, ou XAF.
  • CEMAC : communauté réunissant six États d’Afrique centrale dans une union économique et monétaire.
  • Compte d’opérations : compte de la BEAC auprès du Trésor français, lié à la centralisation des réserves et à la garantie.
  • Convertibilité : possibilité d’échanger une monnaie contre une autre selon les règles établies.
  • Parité fixe : taux de change maintenu à une valeur déterminée, ici 655,957 francs CFA pour un euro.

Sources

  • Banque des États de l’Afrique centrale, États financiers au 31 décembre 2025 et rapport spécial sur le contrôle du compte d’opérations.
  • BEAC, Convention de compte d’opérations du 13 mars 1973, texte révisé entré en vigueur en 2014.
  • Banque de France, « Partenariats Afrique-France », présentation du dispositif monétaire.
  • Direction générale du Trésor français, « Les principes et modalités de fonctionnement de la coopération monétaire ».
  • BCEAO, communiqué sur la réforme de la coopération monétaire en UEMOA, 2019-2020.
  • Conseil de l’Union européenne, décision du 23 novembre 1998 relative aux questions de change concernant le franc CFA et le franc comorien.