Le taureau fut tué avant que l’accord existe
Le 27 février 1999, à Wunlit, dans ce qui est encore le sud du Soudan, des chefs dinka et nuer se rassemblent autour d’un taureau blanc. La guerre qui les oppose dure depuis sept ans et demi. Des villages ont été incendiés, des troupeaux volés, des femmes et des enfants enlevés. Aucun texte de paix n’est encore adopté.
Pourtant, les responsables spirituels prononcent leurs invocations, de jeunes hommes maîtrisent l’animal et sa gorge est tranchée. Le taureau nommé Mabior ou Tu-bor doit emporter le mauvais sang entre les communautés. Des participants se lavent les mains dans une même calebasse.
Normalement, un tel sacrifice vient plutôt conclure une réconciliation. À Wunlit, il ouvre la conférence. Un chef remarque alors qu’après avoir tué le taureau, tous ont déjà accepté la paix : ils pourraient presque rentrer chez eux.
Pourquoi engager le rituel avant de savoir si les négociations réussiront ? Parce que les organisateurs ne veulent pas seulement obtenir des concessions. Ils veulent rendre le retour à la guerre spirituellement, socialement et politiquement plus difficile que la poursuite des discussions.
L’animal n’est pas une décoration traditionnelle ajoutée à un accord moderne. Il change l’ordre de la négociation : la paix est posée comme une obligation avant d’être détaillée comme un contrat.
Une guerre civile avait produit une guerre entre voisins
Depuis 1983, la seconde guerre civile soudanaise oppose le gouvernement de Khartoum à l’Armée populaire de libération du Soudan, la SPLA. Le conflit porte sur le pouvoir, les ressources, l’identité religieuse de l’État et l’autonomie du Sud.
En 1991, la SPLA se divise. Riek Machar et Lam Akol rompent avec John Garang. La fracture politique se transforme rapidement en violence entre populations associées aux dirigeants rivaux, notamment Nuer et Dinka. Des combattants entraînés, des armes automatiques et les stratégies des factions amplifient des conflits qui existaient auparavant autour du bétail, des pâturages et des blessures non compensées.
Les mots « conflit tribal » masquent donc une histoire plus complexe. Les identités communautaires comptent, mais la militarisation et les ambitions des élites transforment la manière de combattre. Des civils deviennent les cibles d’attaques organisées ; les raids ne respectent plus les limites et les mécanismes de réparation autrefois reconnus.
Un chef nuer résumera ce paradoxe comme une « guerre des docteurs » : Garang et Machar étaient des hommes instruits, alors que l’on avait longtemps expliqué aux paysans que la violence venait de leur ignorance.
Les dirigeants négociaient sans réussir à réunir les villages
Les tentatives de réconciliation entre les chefs des mouvements armés échouent. Chaque faction dépend de ses alliances, de ses soldats et de soutiens extérieurs. Le gouvernement de Khartoum exploite les divisions du Sud, particulièrement autour des régions pétrolières.
Pendant ce temps, les voisins paient le prix de la stratégie. À la frontière entre le Bahr el-Ghazal dinka et l’Upper Nile occidental nuer, la circulation devient dangereuse. Les familles déplacées abandonnent des centaines de villages. Les pâturages, points d’eau et zones de pêche qui exigeaient autrefois une coopération saisonnière deviennent des lignes de front.
La paix « par le haut » paraît bloquée. Des responsables religieux et coutumiers développent alors une autre méthode, appelée people-to-people peace : faire négocier les communautés qui vivent directement la guerre, même si les grands chefs militaires ne se sont pas encore réconciliés.
L’idée n’est pas romantique. Les organisateurs savent que les civils possèdent eux aussi des armes, participent aux raids et peuvent saboter un accord. Ils savent surtout que les dirigeants ne peuvent mener indéfiniment une guerre communautaire si leurs propres bases refusent de la poursuivre.
Il fallut construire le lieu de la paix
Wunlit n’est pas choisie parce qu’elle possède un palais de conférences. Il faut pratiquement fabriquer le site. Une longue salle de terre et de chaume est construite pour accueillir les débats. Des pistes sont ouvertes, des points d’eau préparés, de la nourriture rassemblée.
Le New Sudan Council of Churches coordonne le processus avec des chefs, des responsables spirituels et des réseaux locaux. Les préparatifs durent des mois. En juin 1998, une première rencontre de chefs amorce la confiance. Des délégations traversent des territoires ennemis, testant déjà la possibilité de circuler sans être attaquées.
Le lieu exact est gardé discret jusqu’à la fin par crainte d’un bombardement du gouvernement soudanais. Wunlit se déroule donc à la fois comme une grande assemblée publique et comme une opération protégée du regard militaire.
Plus de trois cents délégués et de nombreux observateurs participent : chefs, anciens, femmes, jeunes, représentants religieux, membres de la société civile et responsables liés aux mouvements armés. Tous ne disposent pas du même pouvoir, mais l’accord ne peut plus être présenté comme la décision de deux commandants.
Le blanc ne signifiait pas l’innocence
Dans les univers dinka et nuer, le bétail est bien davantage qu’une richesse comptable. Les noms, les alliances matrimoniales, les compensations et la mémoire familiale s’organisent souvent autour des bovins. La couleur et les marques d’un animal possèdent un vocabulaire précis.
Le taureau blanc de Wunlit est appelé Mabior Thon en dinka et Tu-bor en nuer. Les témoignages recueillis vingt ans plus tard expliquent que sa blancheur devait rendre les cœurs aussi clairs que sa robe et unir les responsables spirituels des deux communautés.
Le sacrifice coupe avec le passé et appelle une sanction contre celui qui relancerait le conflit. Dans la logique du pacte, violer la paix ne serait pas seulement enfreindre une résolution écrite. Ce serait se placer contre les ancêtres, les puissances spirituelles, les chefs présents et Dieu invoqué par les prières chrétiennes.
Le blanc ne gomme pourtant pas les responsabilités. Le taureau ne déclare pas tout le monde innocent. Il crée un moment à partir duquel les griefs doivent être transformés en décisions plutôt qu’en vengeance.
Commencer par la fin
L’historienne Naomi Pendle souligne l’étrangeté de l’ordre rituel. Dans de nombreux règlements de conflits, l’« ox de paix » est tué après l’accord et les compensations. Il scelle ce qui a déjà été négocié.
À Wunlit, l’animal est sacrifié au début, avant que les commissions aient examiné les enlèvements, les mariages forcés, les pâturages ou les villages détruits. Le rite annonce que l’issue générale n’est plus ouverte : il faudra trouver une paix.
Ce renversement produit une pression considérable. Un participant qui quitterait la conférence pour reprendre les armes ne romprait pas seulement une discussion. Il déferait un acte accompli collectivement devant les autorités visibles et invisibles.
Le rituel peut donc être lu comme une technique de négociation. Il réduit l’espace du désaccord : on peut encore débattre des conditions, pas de la nécessité de cesser la guerre. La tradition n’est pas répétée mécaniquement ; elle est réorganisée pour résoudre une crise nouvelle.
Il fallait d’abord laisser parler la douleur
Après le sacrifice, les délégations ne passent pas immédiatement à la rédaction. Chaque comté dispose de temps pour exposer ses griefs. Les récits d’attaques, de disparitions, de bétail volé et d’humiliations sont traduits et consignés.
Cette phase peut sembler dangereuse : énumérer les violences risque de ranimer la colère. Les organisateurs considèrent au contraire qu’une paix imposée sans écoute laisserait les accusations circuler sous la surface.
La parole publique transforme aussi les catégories. Les victimes découvrent que l’autre côté possède ses propres morts et ses propres déplacés. Reconnaître cette symétrie ne signifie pas que chaque acte est équivalent ; cela empêche une communauté de réserver à elle seule le statut d’innocente.
L’agamlong, l’interprète, occupe une fonction centrale. La paix doit traverser les langues sans transformer une nuance en insulte. La conférence est orale, mais un secrétariat transcrit et traduit les interventions avec une précision exceptionnelle, créant une archive rare des processus locaux soudanais.
Les femmes ne furent pas seulement les victimes mentionnées
Les enlèvements de femmes et d’enfants sont au cœur du conflit. Certaines femmes enlevées ont été mariées et ont eu des enfants. Les ramener sans examiner leurs choix et la situation de leurs enfants pourrait produire une nouvelle violence.
Des femmes participent aux délégations et aux commissions de Wunlit. Leur présence reste minoritaire et l’autorité formelle demeure largement masculine, mais elles interviennent sur les conséquences quotidiennes de la guerre et sur les relations entre familles.
Les résolutions prévoient des mécanismes pour retrouver les personnes disparues, traiter les mariages liés aux enlèvements et organiser les retours. Elles distinguent les femmes qui souhaitent revenir de celles qui choisissent de rester dans leur nouveau foyer, question que les slogans guerriers ne savent pas résoudre.
La paix communautaire ne consiste donc pas seulement à faire poser les armes aux hommes. Elle doit démêler des parentés formées sous la contrainte, reconnaître des décisions présentes et éviter que les femmes soient à nouveau échangées au nom de la réconciliation.
Le pacte rendit à nouveau partageables les ressources
Le 8 mars 1999, la conférence adopte le Covenant de Wunlit. Il proclame un cessez-le-feu permanent entre Dinka et Nuer de la rive ouest du Nil, une amnistie pour les infractions antérieures à 1999 et la liberté de circulation.
Les pâturages frontaliers et les zones de pêche doivent redevenir des ressources partagées. Les communautés déplacées sont encouragées à reconstruire plus de quatre cents villages et établissements recensés. L’accord propose des tribunaux, une police frontalière conjointe et un conseil de paix.
Il condamne les raids de bétail, les enlèvements et le recours aux milices civiles. Ces dispositions montrent que la réconciliation n’est pas seulement émotionnelle. Elle porte sur les institutions capables de gérer le prochain vol, le prochain passage de troupeau ou la prochaine accusation.
Le taureau rend la paix sacrée ; les commissions essaient de la rendre praticable.
Le pardon eut un prix silencieux
Le Covenant proclame une amnistie générale pour les offenses commises avant le 1er janvier 1999. Aucune compensation complète n’est échangée pour les milliers de morts de la période de guerre.
Cette décision permet d’éviter un calcul presque impossible. Dans les systèmes coutumiers dinka et nuer, cependant, la compensation en bétail ne sert pas seulement à indemniser. Elle apaise les morts, rétablit des relations et permet aux lignages de poursuivre leur continuité.
Sacrifier l’animal avant de régler ces dettes revient donc aussi à « faire taire les morts », selon l’analyse de Naomi Pendle. La paix avance en déclarant que certaines créances ne seront pas comptées de la manière habituelle.
Ce choix peut être compris comme une nécessité face à une guerre de masse. Il constitue aussi une limite. Les cérémonies ne dissolvent pas automatiquement le deuil ni les demandes de justice. Le succès de Wunlit dépend de ce qu’il rend possible ; son prix se mesure à ce qu’il demande aux familles de ne plus réclamer.
Une paix locale qui déplaça la politique nationale
Selon Human Rights Watch, la guerre frontalière entre les communautés concernées prend effectivement fin après Wunlit, même si les mouvements armés restent rivaux. Les routes rouvrent, les échanges reprennent et des déplacés reviennent.
La rencontre contribue à un mouvement plus large de rapprochement du Sud. Elle précède la réunification de composantes de la SPLA et le processus menant à l’accord global de 2005, puis à l’indépendance du Soudan du Sud en 2011.
Il serait excessif de faire du sacrifice d’un taureau la cause de l’indépendance. Les négociations régionales, la pression internationale, les évolutions militaires et le pétrole jouent des rôles majeurs. Wunlit prouve néanmoins qu’une initiative civile peut modifier l’environnement dans lequel les dirigeants calculent.
La paix locale retire aux chefs de guerre une justification : ils ne peuvent plus aussi facilement prétendre que leurs communautés exigent de se battre.
Le modèle n’a pas immunisé le pays
En décembre 2013, le Soudan du Sud indépendant replonge dans la guerre civile. Les camps de Salva Kiir et Riek Machar mobilisent à nouveau des identités dinka et nuer. Des massacres montrent que Wunlit n’a pas effacé la possibilité d’une violence ethnicisée.
Pourtant, dans les zones concernées par l’accord de 1999, la mémoire de la paix a longtemps résisté. Les participants interrogés par le Rift Valley Institute la présentent comme la rencontre la plus réussie de l’histoire des deux Soudans. Elle continue d’être citée lors de conférences locales.
Un modèle n’est pas une garantie. Reproduire un taureau blanc, une grande salle et des prières ne suffit pas si les autorités, les ressources et les griefs diffèrent. La leçon de Wunlit tient plutôt au long travail préparatoire, à l’autonomie laissée aux communautés et au lien entre rituel, parole et institutions.
Le danger serait de photographier le sacrifice et d’oublier les mois de médiation qui l’ont rendu possible.
Ce que l’animal obligeait les humains à faire
Le taureau de Wunlit n’a pas négocié les pâturages, retrouvé les enfants enlevés ni désarmé les milices. Les humains ont accompli ce travail. Mais le sacrifice a modifié les conditions dans lesquelles ils l’entreprenaient.
En commençant par un acte normalement réservé à la fin, les participants ont déclaré que l’échec n’était plus une issue ordinaire. Ils ont placé les discussions sous le regard conjoint des prêtres traditionnels, des Églises, des chefs, des familles et des absents.
La paix devait commencer par un taureau blanc parce qu’un document seul n’aurait pas suffi à engager tous ces mondes. L’accord écrit parlait aux administrations et aux organisations politiques. Le rite parlait aux relations dont dépendait la vie quotidienne.
Wunlit n’oppose donc pas tradition africaine et négociation moderne. La conférence utilise la traduction, les procès-verbaux, les commissions, le droit coutumier, la prière chrétienne et le sacrifice dans un même dispositif.
Le taureau ne remplace pas la parole. Il lui retire une possibilité : celle de faire comme si, après dix jours de débats, personne n’avait encore promis la paix.
Petit lexique
- Wunlit : localité du Bahr el-Ghazal où se tient la conférence de paix du 27 février au 8 mars 1999.
- Dinka / Nuer : grands ensembles de populations nilotiques comprenant de nombreuses sections et communautés ; ils ne constituent pas deux blocs uniformes.
- Mabior Thon / Tu-bor : noms dinka et nuer employés pour le taureau blanc du pacte.
- SPLA/M : Armée/Mouvement populaire de libération du Soudan, organisation sudiste divisée en 1991.
- People-to-people peace : processus de paix privilégiant les communautés, autorités coutumières et acteurs civils plutôt que les seuls chefs militaires.
- Agamlong : interprète, figure essentielle des rencontres intercommunautaires nilotiques.
- Covenant : pacte solennel ; à Wunlit, il combine engagement politique, religieux et coutumier.
Repères documentaires
- 1983 — Début de la seconde guerre civile soudanaise.
- 1991 — Division de la SPLA et intensification de la guerre entre communautés dinka et nuer.
- Juin 1998 — Première rencontre préparatoire de chefs dans le processus de réconciliation.
- 27 février 1999 — Ouverture de la conférence de Wunlit et sacrifice du taureau blanc.
- 8 mars 1999 — Adoption du Covenant et des résolutions.
- 2005 — Accord de paix global mettant fin à la guerre entre Khartoum et la SPLA/M.
- 9 juillet 2011 — Indépendance du Soudan du Sud.
- Décembre 2013 — Nouvelle guerre civile sud-soudanaise, montrant les limites du précédent de Wunlit.
Sources
- John Ryle et Douglas H. Johnson (dir.), *What Happened at Wunlit? An Oral History of the 1999 Wunlit Peace Conference*, Rift Valley Institute, 2021 — témoignages des participants et analyse rétrospective.
- *Wunlit Dinka-Nuer Covenant and Resolutions*, 8 mars 1999 — texte de l’accord, du cessez-le-feu et des mécanismes pratiques.
- Human Rights Watch, « The Wunlit Nuer-Dinka Reconciliation Process, 1999 », dans Sudan, Oil, and Human Rights, 2003 — contexte militaire, rôle civil et effets de l’accord.
- Mariam Ayoti Kundu, *Traditional Approaches to Peacemaking and Conflict Resolution: The Case of Wunlit*, University of Natal, 2003 — étude du sacrifice, des récits et de l’efficacité du processus.
- Mark Bradbury et al., *Local Peace Processes in Sudan: A Baseline Study*, Rift Valley Institute, 2006 — comparaison des médiations locales et héritage de Wunlit.
- Naomi Pendle, « The 1999 Wunlit Peace Meeting », dans Spiritual Contestations, 2023 — ordre du sacrifice, compensation et place des morts.